> Retour liste des Items 6ème édition - Ancien programme

Bases neurophysiologiques, mécanismes physiopathologiques d'une douleur aiguë et d'une douleur chronique

Item 131 UE 5


1 - Définitions et caractéristiques

La douleur est définie comme « une expérience désagréable, à la fois sensorielle et émotionnelle, associée à un dommage tissulaire présent ou potentiel ou simplement décrit en termes d'un tel dommage » (International Association for the Study of Pain [IASP]).
La douleur résulte de quatre composantes :

  • sensorielle : détection d'un signal douloureux (nociceptif) par le cerveau ;
  • émotionnelle : vécu désagréable de type danger, peur, voire anxiété ou dépression ;
  • cognitive : signification et interprétation du message par référence à des expériences passées, à des croyances ou une culture ;
  • comportementale : manifestations physiques ou objectivables liées au signal douloureux (grimace, mouvement, cri, pleurs, sueurs, agitation, etc.).

1.1 - Douleur aiguë et douleur chronique

La douleur aiguë est une douleur évoluant depuis moins de trois mois. Elle déclenche une démarche diagnostique qui permettra de préciser la présence d'une lésion sous-jacente.
Elle est liée le plus souvent à un mécanisme de nociception, désignant le système physiologique qui permet de détecter les stimulations susceptibles de menacer l'intégrité de l'organisme (nocere en latin = nuire). Sa finalité est de déclencher un ensemble de réflexes et de comportements protecteurs (réflexe de retrait, immobilisation de la région lésée, comportement d'évitement…). La douleur aiguë est donc un signal d'alarme, parfois utile pour détecter une lésion, mais qui doit être traitée le plus rapidement possible.
Une douleur chronique par définition dépasse trois mois.
Elle correspond à la douleur maladie, c'est-à-dire à une pathologie complexe, biopsychosociale. Elle est considérée comme inutile, c'est-à-dire dénuée de sa valeur d'alarme, et destructrice, souvent plurifactorielle, susceptible d'entraîner une dépression, nécessitant, à l'inverse de la douleur aiguë, une approche pluridimensionnelle somatique, psychique et sociale (fig. 10.1).

Fig. 10-1 : Caractère pluridimensionnel d'une douleur chronique.
Source : Boureau F. Contrôlez votre douleur. Paris : Payot ; 2004.

COFER



La notion de « comportement douloureux chronique » reflète l'installation d'un cercle vicieux de la douleur, à la fois psychologique et physique, qui amplifie à la fois la perception de la douleur et son retentissement (fig. 10.2).

Fig. 10-2 : Le cercle vicieux de la douleur.
Source : Vlaeyen JW, Linton SJ. Fear-avoidance and its consequences in chronic musculoskeletal pain : a state of the art. Pain 2000 ; 85 : 317-32.

COFER

1.2 - Douleur par excès de nociception, douleur neuropathique, douleur nociplastique

  • Une douleur par excès de nociception est le mécanisme le plus couramment rencontré dans la majorité des douleurs aiguës (traumatiques, infectieuses, inflammatoires, cancers) (tableau 10.1).
  • Une douleur neuropathique (auparavant dénommée douleur de désafférentation ou neurogène) résulte d'une lésion du système nerveux, central ou périphérique (tronc, plexus, racine nerveuse, par exemple : une sciatique par hernie discale, un syndrome canalaire). L'identification du caractère neuropathique d'une douleur peut être facilitée par le questionnaire DN4.
  • Des douleurs dysfonctionnelles : ce sont des douleurs liées à une perturbation des voies de la douleur, sans lésion (au contraire des douleurs neuropathiques) : sensibilisation centrale (médullaire ou cérébrale), atteinte des contrôles inhibiteurs descendants : la fibromyalgie est l'exemple typique. Cette maladie de la douleur est multifactorielle : après un choc psychologique (abus sexuel dans l'enfance, stress) ou somatique (accident, cancer, maladie grave), après une infection (hépatites, mononucléose, Lyme…), au cours d'une maladie auto-immune (lupus, PR, spondylarthrite ankylosante…), favorisée par un trouble hormonal (ménopause, traitement par antiaromatases…), d'une atteinte des voies de la douleur (maladie des petites fibres)…

Tableau 10.1 : Comparaison des douleurs nociceptives, neuropathiques et nociplastiques.

 NociceptiveNeuropathiqueNociplastique
Origine
Nocicepteur

Lésion du SNC ou du SNP

Anomalie du mécanisme de la douleur : sensibilisation centrale ou perte des contrôles descendants
Déconnexion corps-cerveau
Début
Dès l'agression

Souvent retardé

Non identifié
CaractéristiquesVariables
Pulsatiles
Lancinantes
Brûlure
Décharges électriques
Démangeaisons, picotements, sensations non douloureuses
Diffus
Non systématisé
Caractères neuropathiques possibles
Signes associésAnxiété, signes associés selon duréeAnxiété, signes associés selon duréeTroubles du sommeil, somnolence
Fatigue, problème de concentration
Anxiété, dépression
TopographieLocorégionale
Site de l'agression
Systématisation neurologique (en aval de la lésion)Diffuse (fibromyalgie)
Centrée sur un organe (colopathie, cystalgie, précordialgies…)
RythmicitéFacteur déclenchant
Horaire mécanique ou inflammatoire
Variable
Spontanée ou déclenchée
Constante, avec poussées
Examen neurologiqueNormalTroubles sensitifs
Hypo-/hyperalgésie
Dysesthésies, allodynie
Normal
ÉvolutionAiguë ou chroniqueChroniqueChronique
TraitementAntalgiques
Traitement de la cause
Psychotrophes : antiépileptiques, antidépresseurs
Prise en charge combinée (biopsychosociale)
Prise en charge globale, approche physique, modulateurs de la douleur

Il existe des troubles psychologiques (anxiété surtout) dans ces atteintes dysfonctionnelles, mais la cause n'est pas psychiatrique, au contraire des douleurs psychogènes pures. Il faut envisager cela comme une « déconnexion » du corps et du cerveau, multifactorielle, que l'on traitera par une « reconnexion globale », par des agents pharmacologiques et non pharmacologiques.
À ces trois mécanismes s'ajoutent donc les douleurs psychogènes, qui sont véritablement des douleurs liées à un trouble psychiatrique, comme les douleurs de la dépression masquée, qui seront soulagées par le traitement du trouble psychiatrique.

1.3 - Douleur d'horaire inflammatoire et douleur d'horaire mécanique

Une douleur inflammatoire est souvent une douleur nocturne (mais une douleur nocturne peut être aussi d'origine mécanique, par exemple chez les lombalgiques). Une douleur d'horaire inflammatoire est une douleur qui s'installe en deuxième partie de la nuit, qui est responsable d'un dérouillage d'une durée prolongée le matin et qui tend à s'estomper dans la journée (tableau 10.2).

Tableau 10.2 : Comparaison des douleurs mécanique et inflammatoire.

Douleur mécaniqueDouleur inflammatoire
Le jourLa nuit
Notion de réveil nocturne
Soir > matinMatin au réveil > soir
Notion de dérouillage matinal prolongé (> 45 min)
Survenue à l'activité
Soulagement par le repos
Survenue au repos
Amélioration à l'activité
Caractère positionnelNon positionnel

Une douleur mécanique, en revanche, s'installe surtout en position debout, assise ou lors des mouvements : elle entrave l'activité diurne et s'aggrave au cours de la journée.

2 - Bases neurophysiologiques

Le message nociceptif résulte de la mise en jeu de terminaisons libres amyéliniques constituant des arborisations dans les tissus cutanés, musculaires et articulaires ainsi que dans les parois des viscères. Les fibres transmettant les messages nociceptifs induits sont les fibres A´ et C. Ce sont des fibres fines, faiblement myélinisées. Elles gagnent les couches superficielles de la colonne dorsale de la moelle (couches 1 et 2) ; elles favorisent la libération de neurotransmetteurs de la douleur : substance P, CGRP (peptide relié au gène calcitonine), etc. (fig. 10.3).

Fig. 10-3 : Les voies de transmission du message nociceptif.

COFER



La modulation des messages nociceptifs est soumise à des systèmes de contrôle d'origine segmentaire et supraspinale, en particulier par les fibres de gros diamètre A´ dont la stimulation peut atténuer l'intensité des flux douloureux véhiculés par les fibres A´ ou C ; c'est la théorie de la porte (gate control). Les contrôles inhibiteurs descendants proviennent de certaines régions du tronc cérébral, qui entraînent des effets analgésiques. Le point de départ central est la substance grise périaqueducale ; l'analgésie résulte en partie de la mise en jeu des voies descendantes inhibitrices. Ces voies inhibitrices descendantes mettent en jeu des systèmes noradrénergiques, ce qui explique l'effet antalgique des antidépresseurs tricycliques ou inhibiteurs de la recapture de la noradrénaline (IRSNa).

3 - Méthodes d'évaluation de la douleur

Pour évaluer la douleur, la démarche diagnostique repose sur la définition du type de douleur (aiguë ou chronique, nociceptive, neuropathique ou mixte), la connaissance des mécanismes générateurs de la douleur et sur l'intensité de la douleur.
Pour connaître l'intensité de la douleur, on utilise les échelles unidimensionnelles estimant la douleur de façon globale.

3.1 - Échelles unidimensionnelles

Échelle numérique (EN)
Il s'agit d'une règle permettant au patient de donner une note de 0 à 10 ou 100. La note 0 est définie par « Douleur absente » et la note maximale 10 ou 100 par « Douleur maximale imaginable ». C'est l'échelle qu'il faut privilégier.
Échelle visuelle analogique (EVA)
Il s'agit d'une règle formée d'une ligne horizontale de 100 mm orientée de gauche à droite, allant de « Douleur absente » ou « Pas de douleur » (extrémité gauche) à « Douleur maximale imaginable » (extrémité droite). Le patient répond en traçant une croix sur la ligne entre les deux extrémités.
La distance entre la position du trait et l'extrémité « Douleur absente » sert d'indice numérique pour le traitement des données. La mesure s'effectue au millimètre près. Ce type d'échelle est surtout utile en recherche, ou en postopératoire.
Échelle verbale simple (EVS)
L'échelle visuelle simple est constituée par cinq items, cotée : 0 : Absente ; 1 : Faible ; 2 : Modérée ; 3 : Intense ; 4 : Extrêmement intense.
Ces trois échelles sont reproductibles.

3.2 - Évaluer une douleur chronique par l'approche multidimensionnelle

Les échelles multidimensionnelles font appel à des questionnaires.
Questionnaire douleur Saint-Antoine ou
C'est le plus communément utilisé en France. C'est l'adaptation française du questionnaire de la douleur de McGill (McGill Pain Questionnaire).
Échelles comportementales
Les échelles comportementales peuvent appréhender le retentissement de la douleur sur le comportement quotidien : échelle QCD ou questionnaire concis de la douleur.
Échelles psychométriques
Elles apprécient le retentissement psychologique, c'est-à-dire l'anxiété ou la dépression. Le plus utilisé est le questionnaire HADS (Hospital Anxiety and Depression Scale).
L'intérêt d'une consultation multidisciplinaire de la douleur est d'évaluer la douleur dans ses composantes somatique et émotionnelle mais aussi d'évaluer son retentissement. Pour ce faire, on peut envisager des consultations pluridisciplinaires où interviennent plusieurs acteurs (somaticiens, médecins de la douleur, psychiatres, psychologues, psychomotriciens…), afin de connaître et de prendre en charge toutes les dimensions de la douleur, notamment chronique en aidant le médecin traitant face à des difficultés diagnostiques ou thérapeutiques. Elle doit se faire en lien avec le médecin généraliste ou spécialiste du patient.

4 - Principales cibles thérapeutiques issues des voies de la douleur

4.1 - Prise en charge médicamenteuse

L'analyse des caractéristiques de la douleur (aiguë/chronique, excès de nociception/neuropathique, mécanique/inflammatoire, dysfonctionnelle) permet de dessiner une stratégie de prise en charge.
Les traitements non pharmacologiques peuvent se décomposer en trois grandes catégories :

  • traitements physiques : chaleur ou froid, massages, étirement ;
  • traitements comportementaux visant à modifier la perception d'une douleur par l'apprentissage de techniques spécifiques : thérapies cognitives et comportementales, relaxation, hypnothérapie, sophrologie, méditation, etc.
  • traitements modulateurs du message douloureux : neuromodulation par voie transcutanée, transcrânienne, médullaire...

Les traitements pharmacologiques peuvent se décomposer en deux catégories également :

  • médicaments antalgiques : ils ont longtemps été classés selon trois paliers dans le cadre de la classification de l'OMS (Organisation mondiale de la santé) ; ces paliers ne sont valables que dans les douleurs du cancer ;
  • des médicaments modulateurs de la douleur : antidépresseurs, antiépileptiques, modulateurs des canaux ioniques...

Une proposition alternative, fondée sur le mécanisme d'action des traitements, a été faite en 2010 (tableau 10.3). Elle doit être considérée comme encore préliminaire mais permet cependant une classification plus fonctionnelle que la version antérieure de l'OMS.

Tableau 10.3 : Classification de Beaulieu des médicaments de la douleur.

Mécanisme d'actionCatégorie d'antalgiquesMoléculeIndication
Antalgique antinociceptifNon opioïdesParacétamol
AINS
Douleurs nociceptives

 
OpioïdesCodéine
Morphiniques
 
Antalgique mixte antinociceptif et modulateur des contrôles descendants inhibiteursTramadolTramadol (Topalgic®, Contramal®, Ixprim®, Zaldiar®, etc.)Douleurs mixtes nociceptives et neuropathiques

 
TapentadolTapentadol (Palexia®) 
Antalgique modulant les contrôles descendants inhibiteursAntidépresseurs tricycliquesAmitriptyline (Laroxyl®)Douleurs neuropathiques

 
Inhibiteurs de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaliseDuloxétine (Cymbalta®)
Venlafaxine (Effexor®)
 
Antalgique antihyperalgésiqueAntagoniste NMDAKétamineDouleurs neuropathiques centrales
Situation d'hyperalgésie
 AntiépileptiqueGabapentine (Neurontin®)
Prégabaline (Lyrica®)
Lamotrigine (Lamictal®)
 
 NéfopamNéfopam (Acupan®) 
Antalgique modulant la transmission et la sensibilisation périphériqueAnesthésiques locauxXylocaïneDouleurs neuropathiques périphériques
 AntiépileptiquesCarbamazépine (Tégrétol®)
Oxcarbazépine (Trileptal®)
Topiramate (Epitomax®)
 
 CapsaïcineCapsaïcine (Qutenza®)

Leur prescription est réglée sur la douleur, son intensité et son horaire.

4.2 - Prise en charge globale

Dans la douleur chronique, la prise en charge du symptôme douloureux nécessite une vision globale intégrant rééducation, prise en charge psychologique et évaluation de l'environnement professionnel, familial et social du patient. Cela permet de lutter contre le cercle vicieux de la douleur et aide à repositionner le patient dans ses objectifs de vie (fig. 10.4). Il est important de comprendre que la douleur est une expérience globale, notamment lorsqu'elle est chronique, et que les médicaments seuls ne peuvent être efficaces.

Fig. 10-4 : La prise en charge globale de la douleur.

COFER